« Canaliser les énergies ! », La Lutte syndicale. Organe officiel de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (12 novembre 1947)a

[fr] Le texte revient sur les propos du physicien Claude Rossier pour rappeler à la fois les promesses et les risques liés à la fission nucléaire. Il déplore le silence entourant les applications pacifiques de l’énergie atomique et critique la dérive militariste et la propagation de la peur dans le climat politique international. L’auteur en appelle à l’unité et à l’action collective pour canaliser les forces humaines vers la paix et empêcher une nouvelle catastrophe mondiale.

[de] Der Text greift die Aussagen des Physikers Claude Rossier auf, um sowohl die Verheißungen als auch die Risiken der Kernspaltung in Erinnerung zu rufen. Er beklagt das Schweigen über die friedlichen Anwendungen der Atomenergie und kritisiert die Militarisierung des Wissens sowie die Verbreitung von Angst im internationalen politischen Klima. Der Autor appelliert an Einheit und kollektives Handeln, um die menschlichen Kräfte auf den Frieden zu lenken und eine neue weltweite Katastrophe zu verhindern.

[it] Il testo riprende le parole del fisico Claude Rossier per ricordare sia le promesse che i rischi legati alla fissione nucleare. Deplora il silenzio che circonda le applicazioni pacifiche dell’energia atomica e critica la deriva militarista e la diffusione della paura nel clima politico internazionale. L’autore fa appello all’unità e all’azione collettiva per incanalare le forze umane verso la pace ed evitare una nuova catastrofe mondiale.

[en] The text draws on physicist Claude Rossier’s remarks to recall both the promises and the risks of nuclear fission. It laments the silence surrounding the peaceful applications of atomic energy and criticizes the militarization of knowledge as well as the spread of fear in the international political climate. The author calls for unity and collective action to channel human energies toward peace and prevent another global catastrophe.

Au moment où l’opinion universelle vivait sous la commotion provoquée par l’usage des premières bombes atomiques, le physicien Claude Rossier fit une remarque que nous désirons rappeler. Dans un article de journal que nous avons conservé, il notait ceci :

« Il y a une décennie, un groupe de physiciens étudiait la désintégration de l’atome d’uranium. L’opération, très délicate, est possible en soumettant le corps à l’action de nouvelles particules appelées neutrons, mais le noyau d’uranium n’est détruit que si les neutrons sont assez lents.

La création en grande quantité de ces particules se fait grâce à un appareil dénommé cyclotron.

La stupeur des savants fut grande quand, dans les corps résultant de la destruction du noyau d’uranium, ils découvrirent plusieurs neutrons. Ainsi, l’explosion d’un atome devait permettre la production des particules nécessaires pour détruire ses voisins. Le cycle continue, théoriquement, par une multiplication incessante du nombre de neutrons et des ruptures.

Cette chaîne de réactions risquait de devenir dangereuse, mais il était certain que si l’on arrivait à canaliser cette nouvelle source d’énergie, son utilisation laisserait loin derrière elle les merveilles de la houille noire ou blanche. Il était même à craindre qu’une fois l’expérience déclenchée, la destruction ne s’étendît à d’autres corps. Rien ne prouvait que notre globe n’exploserait pas alors soudainement.

Les astronomes connaissent l’embrasement subit d’une étoile auparavant inconnue, et le problème des novae n’est pas encore complètement élucidé.

Au début de la guerre, les recherches étaient suffisamment avancées pour tomber dans le domaine de la défense nationale, et les revues scientifiques ont cessé de publier les progrès de la nouvelle technique. »

Le professeur Claude Rossier terminait cette page d’histoire en disant que d’autres travaux permettraient peut-être l’utilisation de l’énergie atomique à des fins pacifiques. On pourrait alors parler d’une nouvelle époque, non seulement de la physique, mais de toute notre civilisation technique et scientifique.

Ceci était écrit il y a deux ans à peine.

Entre-temps, que s’est-il produit ? Jugeons-en par les travaux de vulgarisation parvenus jusqu’au public.

Des bombes d’une puissance centuplée, comparée à la puissance des engins de Hiroshima et de Nagasaki, sont en construction dans les usines américaines. On dit que d’autres découvertes, tout aussi sensationnelles, dans le raffinement de la botuline et la culture du microbe de la psittacose, permettraient d’exterminer entre dix et vingt millions d’êtres humains par l’usage d’un seul gramme de ces poisons. Toute une presse spécialisée, celle des anciens fondeurs de canons qui sont devenus des marchands de cyclotrons, donne à ces propos fascinants la diffusion la plus large.

Mais de l’utilisation de l’énergie atomique à des fins pratiques et pacifiques, on ne dit rien… ou presque rien. On sait seulement que les corps rendus radioactifs par elle peuvent avoir une utilisation en médecine et qu’une ou deux usines thermiques à base d’énergie nucléaire seraient en construction en France et en Angleterre. Sur le reste, silence ! À quoi veut-on ainsi en venir ?

A-t-on cessé de publier les progrès de la nouvelle technique parce qu’ils sont devenus des secrets strictement militaires ?

La défense nationale sert-elle d’éteignoir aux progrès pacifiques et humains ? Quoi qu’il en soit, le silence des laboratoires est inquiétant, après les immenses projets du début de l’ère atomique.

Ce qui est plus inquiétant encore est le cours pris par les événements, depuis deux ans. La peur est devenue un facteur politique. On parle trop de guerre aux États-Unis, remarquait l’autre jour le leader syndicaliste Léon Jouhaux. Comme beaucoup d’êtres humains raisonnent par analogie (ce qui ne signifie pas qu’ils aient raison de procéder ainsi, l’histoire étant une évolution continue), ils comparent notre époque à celle qui suivit la Première Guerre mondiale. Ils y découvrent les mêmes manifestations, la même atmosphère de tensions sociales, le même processus d’expansion et d’oppression capitalistes. À ce tableau, déjà déprimant en soi, s’ajoute celui des funambulesques perspectives d’une nouvelle conflagration.

Cela ne peut continuer de la sorte. Le devoir des journaux ouvriers est tout tracé. Ils doivent lutter, et avec la dernière énergie, contre cette hypnose collective. Si elle devait prendre le pas sur la raison, un nouveau suicide, mondial cette fois-ci, ne serait pas loin !

Or, s’il est raisonnable de croire que le 99 % des gens — pour le moins — veulent la paix, en quoi ils voient le meilleur rempart de leur existence, encore faut-il agir pour la garantir. Tous les hommes de bonne volonté doivent se grouper, s’unir et procéder de même que les savants dans leurs laboratoires : c’est-à-dire canaliser l’énergie positive universelle qu’ils représentent vers et pour ce maintien de la paix.

Ils doivent faire taire les campagnes de panique, maîtriser les inquiétudes, les hystéries, et se souvenir, toujours, que l’union seule sera la garantie de leur force.

Une telle force agissant pour le bien public et le sauvetage de toutes les valeurs véritables de la civilisation doit avoir rapidement le dessus sur les organisateurs d’un nouveau chaos.

Ce n’est qu’une question de volonté et d’organisation.