« La lutte contre la misère », La Lutte syndicale. Organe officiel de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (10 mars 1948)a
[fr] Dans ce texte, l’auteur démonte le mythe du « miracle suisse », une image idéalisée d’un pays prospère et sans problèmes. Il dénonce l’aveuglement d’une minorité privilégiée face à la réalité de la pauvreté, qui touche encore une grande partie de la population. Il critique également l’accaparement de l’énergie nucléaire par une élite, alors qu’elle pourrait être un puissant outil dans la lutte contre la misère.
[de] In diesem Text entlarvt der Autor den Mythos des „Schweizer Wunders“, ein idealisiertes Bild eines wohlhabenden und problemlosen Landes. Er prangert die Blindheit einer privilegierten Minderheit gegenüber der Realität der Armut an, die noch immer einen großen Teil der Bevölkerung betrifft. Außerdem kritisiert er die Aneignung der Kernenergie durch eine Elite, obwohl sie ein wirksames Mittel im Kampf gegen das Elend sein könnte.
[it] In questo testo, l’autore smonta il mito del “miracolo svizzero”, un’immagine idealizzata di un paese prospero e senza problemi. Denuncia la cecità di una minoranza privilegiata di fronte alla realtà della povertà, che colpisce ancora una gran parte della popolazione. Critica anche l’accaparramento dell’energia nucleare da parte di un’élite, mentre potrebbe essere uno strumento potente nella lotta contro la miseria.
[en] In this text, the author dismantles the myth of the “Swiss miracle,” an idealized image of a prosperous and problem-free country. He denounces the blindness of a privileged minority to the reality of poverty, which still affects a large part of the population. He also criticizes the monopolization of nuclear energy by an elite, although it could be a powerful tool in the fight against poverty.
D’aucuns soutiennent que la Suisse est une sorte de paradis ! Ils parlent, avec une ingénuité certaine, du « miracle suisse ». Nous n’avons donc chez nous que des gens heureux, empilés, circulant avec de l’argent plein les poches ! On qualifiera de grincheux et de mal embouché celui qui se permettra d’insinuer que ce tableau à l’eau de rose est un peu sommaire… Le miracle suisse, c’est pour une minorité !
Il est inutile de prétendre qu’il reste encore, en Suisse, une foule de pauvres diables sans sou ni maille, que nos grandes villes regorgent de semi-miséreux, qu’on y voit couramment des salaires de famine, que le clinquant et l’ostentation de la faible minorité ne suffisent pas à masquer les difficultés du grand nombre. Survienne l’événement qui permet de soulever un coin du voile, c’est avec des pudeurs effarouchées que la presse minoritaire s’applique, afin de ouater la plaie, à gratter les ombres du tableau, à élaguer, à amenuiser, afin qu’il n’en soit plus question.
Si vous en doutez, reprenez la plupart des journaux romands de vendredi dernier. Cherchez-y la résolution votée au Grand Conseil bâlois. On y dit que le meilleur moyen d’écarter l’emprise communiste consiste en une lutte efficace contre la misère.
Cette phrase a été retirée du texte d’à peu près tous les journaux que j’ai parcourus ce jour-là, et je vous assure que j’en ai lu un bon nombre…
Or, nous tenons cette assertion pour entièrement véridique. Serait-ce pour cela qu’elle paraît avoir fait mal au cœur de nos Béni-oui-oui ?
Les affaires sont florissantes pour cette minorité-là, c’est entendu. Mais la majeure partie de nos compatriotes gagnent leur existence par un travail ardu.
Dans son discours à Neuchâtel, M. le conseiller fédéral Petitpierre a effleuré ces questions. « Sur le plan de la politique intérieure, a-t-il dit, nous n’avons pas de raisons immédiates d’être inquiets. Nous avons devant nous des difficultés, peut-être de graves difficultés, mais nous les maîtriserons si nous sommes animés d’un esprit fraternel. »
La question est bien posée. C’en est une autre de savoir si nous sommes véritablement enclins à l’esprit et à la pratique de la fraternité.
En paroles, oui ! Il n’y en a point comme nous pour voler au secours de tous les miséreux d’Europe. La charité de la minorité embouche les trompettes de la Fortune. On la voit trônant dans une foule de panneaux d’annonces.
Nous ne lésinons que lorsqu’il s’agit de venir en aide à nos propres compatriotes ! Nous y mettons des formes, et des conditions, et des restrictions ! Alors, nous n’avons vraiment plus le cœur sur la main ! On doit souvent nous tirer par le pan de la veste pour nous faire comprendre l’urgence de certaines démarches, de certains gestes, qui remettraient d’aplomb certaines existences… Notre riche minorité ne veut plus rien savoir !
En réalité, elle est toute gonflée de suffisance et d’égoïsme. Sa chance l’aveugle à ce point qu’elle n’y voit plus à deux pas, quand il s’agit d’accomplir tel geste secourable, dans le silence et la discrétion !
L’esprit fraternel, c’est ainsi qu’il se révèle, et point tant par de grands discours… Mais allez donc le faire comprendre à la minorité…
Si nous étions bien décidés à étrangler la misère, il n’y a pas de jour ni d’heure où nous n’aurions à la saisir par le cou. Elle est tellement visible, malgré les précautions que prennent les pauvres afin que rien ne se remarque…
D’abord, nous ne permettrions jamais qu’un homme qui fait son devoir au travail soit renvoyé, sous quelque prétexte que ce soit.
« On ne se rend pas assez compte que les richesses qui se sont formées lentement dans chaque pays ont disparu… » Il s’agit donc de les recréer. Ceci n’est possible que par le travail. Il ne devrait donc exister nulle part un seul travailleur qui doive se croiser les bras.
Les réserves sont épuisées. Il faudra un long effort, poursuivi pendant des années, pour remonter au niveau que nous avons atteint avant la guerre. Le veut-on vraiment, ce niveau ? Et ce long effort de travail ? On a le droit d’en douter lorsqu’on considère les taux avilissants de certains salaires et les exigences de certains exploiteurs.
Jusqu’au moment de la révolution industrielle, deux faits ont constamment dominé la condition humaine : la rapidité des communications n’a jamais dépassé celle du voilier ; la nature, obstinée et rétive, n’a jamais livré ses richesses qu’au prix d’un très grand labeur humain.
Or, cette situation se trouve brusquement modifiée par la révolution machiniste. Le développement de la science et de la technique fait de l’industrie comme le pactole des nouvelles richesses. À côté de nous — nous l’entendons sur la rue même — des gens parlent couramment de leurs énormes ressources. « Comment, entendions-nous dire à un monsieur, dans un tramway, il ne gagne que mille francs par mois ? Que mille francs par mois ! Et c’était lancé avec un accent suffisant, un dédaigneux mépris, qui en disaient encore bien davantage… Dans l’industrie, rien n’est plus vrai ; il est des gens qui entassent des fortunes dont le chiffre éclabousse. Mais c’est la minorité. Et l’on retire le pain de la bouche de certains ouvriers, en les jetant sur le pavé. Cela devrait être imputé à crime, interdit par la loi… Surtout à une époque où il y aurait tant à faire… où aucun bras n’est de trop.
Non seulement la science peut libérer l’homme de sa peine. Mais voici que l’énergie nucléaire lui met un nouvel et formidable outil dans les mains. Les conséquences de ce changement ne devraient être qu’avantageuses. Or, il faut croire que l’humanité est devenue folle, incapable de maîtriser les richesses qu’elle découvre ; car elle tremble, d’un bout à l’autre de la planète, au seul mot de cette immense et formidable découverte, qui devrait faire de nous tous des Crésus… C’est que la force atomique reste pour l’instant aux mains d’une minorité. Personne n’est tranquille sur l’usage qu’elle en fera. En employant la nouvelle machine comme notre esclave, au lieu de nous en faire le « robot » écœuré, immobilisé, recru de fatigue et d’ankylose, en servant l’énergie atomique pour la paix et la reconstruction, nous serions libérés de l’antique servitude !
La lutte contre la misère peut ainsi prendre bien des formes. Celle-ci ne serait pas la moins nécessaire.