« La grandeur de l’État », La Lutte syndicale. Organe officiel de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (30 novembre 1949)a

[fr] L’article rend compte du livre Puissance de l’atome de Jean Thibaut, qui redéfinit la « grandeur » d’un État moderne à l’ère nucléaire. Selon l’auteur, la puissance ne réside plus dans les industries ou l’armée, mais dans le nombre de laboratoires et d’ingénieurs atomistes formés. Il souligne toutefois l’ambiguïté de l’énergie atomique, à la fois source d’électricité et productrice de plutonium et d’isotopes radioactifs utilisables pour la guerre, ce qui pose des questions morales. Comparant la supériorité des États-Unis à l’Europe, il appelle à renforcer la recherche et l’éducation, tout en affirmant la primauté des valeurs humaines et d’une morale nouvelle face aux bouleversements scientifiques.

[de] Der Artikel bespricht das Buch Puissance de l’atome von Jean Thibaut, das die „Größe“ eines modernen Staates im Atomzeitalter neu definiert. Nach Thibaut liegt die Stärke nicht mehr in der Industrie oder im Militär, sondern in der Zahl der Labors und der ausgebildeten Atomingenieure. Er weist jedoch auf die Ambivalenz der Atomenergie hin, die einerseits Strom liefern, andererseits aber Plutonium und radioaktive Isotope für den Krieg erzeugen kann, was moralische Fragen aufwirft. Im Vergleich zwischen der Überlegenheit der USA und Europa fordert er den Ausbau von Forschung und Bildung und betont die Vorrangstellung menschlicher Werte und einer neuen Moral angesichts der wissenschaftlichen Umwälzungen.

[it] L’articolo presenta il libro Puissance de l’atome di Jean Thibaut, che ridefinisce la « grandezza » di uno Stato moderno nell’era nucleare. Secondo l’autore, la potenza non risiede più nelle industrie o nell’esercito, ma nel numero di laboratori e di ingegneri atomici formati. Egli sottolinea tuttavia l’ambiguità dell’energia atomica, capace di fornire elettricità ma anche di produrre plutonio e isotopi radioattivi utilizzabili per la guerra, ponendo questioni morali. Confrontando la superiorità degli Stati Uniti con l’Europa, invita a rafforzare ricerca ed educazione, riaffermando al contempo la centralità dei valori umani e di una nuova morale di fronte agli sconvolgimenti scientifici.

[en] The article reviews Jean Thibaut’s book Puissance de l’atome, which redefines the “greatness” of a modern state in the nuclear age. According to Thibaut, power no longer lies in industry or the military but in the number of laboratories and trained nuclear engineers. He nevertheless emphasizes the ambiguity of atomic energy, capable of providing electricity but also producing plutonium and radioactive isotopes for war, thus raising moral issues. Comparing U.S. supremacy to Europe, he calls for strengthening research and education, while affirming the primacy of human values and the need for a new morality in the face of scientific upheavals.

Si l’on vous posait la question : « À quoi reconnaissez-vous la grandeur d’un État moderne ? », peut-être marqueriez-vous quelque embarras. Il y a plusieurs ordres de grandeurs dans l’humanité. La spirituelle, la matérielle, la géographique, la technique. On dira qu’un État moderne assure sa prédominance matérielle par la perfection de ses industries, par la puissance de sa force électrique, le nombre de ses moteurs. C’est en une certaine mesure bien exact. Dans un livre remarquable, écrit sans passion, un savant français, M. Jean Thibaut, vient de démontrer avec beaucoup de pertinence que différents ordres de grandeurs apparaissent périmés, en raison de la découverte de l’énergie nucléaire. « La puissance de l’État moderne serait réellement assurée, demain, dit-il, par le nombre et l’équipement de ses laboratoires universitaires et la formation de ses équipes d’ingénieurs atomistes. » C’est une thèse qui surprend. Voyons un peu. L’adaptation de l’énergie intra-atomique à la production de l’énergie électrique, dans un avenir que nous souhaitons prochain, et comme problème intéressant l’armement, constitue l’objectif le plus actuel de la recherche scientifique dans les grands États. Toutefois, nous ne saurions échapper au grave débat qu’entraine la création de tout organisme de ce genre. L’atome présente, en effet, une ambiguïté qui fait qu’il est impossible d’affirmer qu’en poursuivant des études nucléaires on n’envisage que des buts pacifiques. Par exemple, toute centrale électrique de grande puissance qui utiliserait une pile atomique importante pour produire du courant, constituerait simultanément une usine à bombes et à poisons radio-actifs, en dépit de son aspect industriel. En même temps que la pile à uranium produit de la chaleur, elle fabrique, par synthèse, un élément redoutable, le plutonium, dont il suffit de distraire chaque jour une petite quantité pour préparer des bombes atomiques. Ladite pile fabrique en même temps de très nocifs gaz de combat, sous la forme d’isotopes radio-actifs qui constituent des agents de destruction de l’organisme. Ce sont les constatations objectives d’un savant, spécialisé dans ces recherches. Mais, en même temps, c’est un homme et un esprit sensible aux arts, à la beauté. Ses remarques, inévitablement, l’entrainent à poser la question morale. Il cherche une réponse capable de le satisfaire. Il veut écarter le sombre voile de pessimisme qui a paru s’étendre sur toute l’humanité, à l’annonce de la « nouvelle découverte du feu ». L’utilité de recherches pures, poursuivies par un personnel civil, pour des buts de guerre, et particulièrement pour d’éventuelles destructions massives, pose des problèmes moraux pour l’homme de science. Ils ne sauraient être éludés. Déjà si nous étions amenés à constater que le développement scientifique venait, un jour, à jouer davantage pour la destruction des œuvres humaines qu’en faveur de leur développement, peut-être serions-nous appelés à reviser nos jugements de valeur, et aboutirions-nous à une certaine condamnation de la science. « Mais nous n’en sommes pas encore là, fort heureusement. » Cette assurance de M. Thibaut est réconfortante. Il ne plaide pas à la légère. Il admet, avec Niels Bohr et bien d’autres savants, que le monde sera unifié, ou ne sera plus. Montrant le chemin déjà parcouru, il fait valoir le surprenant recul des Européens en présence de l’Amérique. Aux États-Unis travaillent déjà 50 000 ingénieurs atomiques, secondés par 30 000 chercheurs d’autres spécialités. Ce corps de laboratoires et de savants formés représente la vraie grandeur de l’État. Par comparaison, elle est bien faible, l’équipe de 1000 à 2000 chercheurs dont la France ne disposera réellement que dans quelques années ! L’auteur démontre combien l’opinion publique, elle aussi, a de la peine à se pénétrer de l’importance capitale d’une création intensive de laboratoires des recherches atomiques. Son retard, son manque de compréhension, ont des causes qui tiennent à la forme même du progrès. Le monde a passé trop rapidement, pour en permettre l’adaptation à l’espèce, de la traction animale aux moteurs d’avions, comme de le tradition orale à l’imprimerie et à la radio. Les pages qui examinent ce problème sont parmi les plus saisissantes de Puissance de l’atome, le titre du volume qui vient de paraître. Livre fort érudit. La vulgarisation, les chapitres consacrés aux problèmes de technique, même du commerce des nouvelles substances dominatrices : uranium, thorium, en rendent la lecture non seulement facile, mais attachante. Nos chercheurs des laboratoires suisses, le grand public, auront intérêt à son étude, de même que les juristes. Le monde est en train de passer, encore plus brutalement, quoique à notre insu, de l’ère du charbon et du pétrole à celle de la captation de l’énergie sub-atomique. L’individu se trouve pressé de toutes parts par des appels à son imagination. Il s’agite au milieu d’un énorme système publicitaire qui ne respecte plus son autonomie et lui clame farouchement : « À nous ! » Tous les produits fabriqués, tous les systèmes sociaux, tous les groupes politiques se proposent à lui. « L’éducation que nous donnons, se demande le savant, est-elle en rapport avec cette brutale transition qu’on impose à l’homme ? N’a-t-elle pas un caractère terrible et anarchique ? L’individu est-il assez fort pour se défendre, assez sûr pour choisir ? » À cet enrégimentement, l’auteur oppose une idée française, une idée méditerranéenne. « Le besoin de pourvoir à tout, en échange de leur libre arbitre, est une conception peu faite pour séduire les riverains de la Méditerranée que nous sommes, dira-t-il, dès les premières pages. » Son ample tableau des conquêtes de la science n’aura rien modifié à cette idée de départ. Le bien souverain de l’homme, c’est celui où l’exercice des diverses activités n’est soumis à aucune autorisation préalable. Nous n’avons pas été fâchés de trouver une telle affirmation dans ce lumineux exposé, où la grandeur de l’État se trouve, en définitive, réglée et contrôlée par le goût de la mesure, le sens de la dignité et l’absolue nécessité de former une morale nouvelle qui soit à hauteur égale des grandes découvertes de notre temps. M. Thibaut, on le voit, nous propose de grandes et nobles tâches, en vue de maitriser certaines fatalités qui nous menaceraient, si nous renoncions à affirmer, toujours et partout, la prééminence de l’humain, les nécessités constructives et pacifiques qui sont dans la vraie nature de l’homme.