Théo Chopard, « Création de possibilités de travail à longue échéance », La Lutte syndicale. Organe officiel de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (22 juillet 1953)
[fr] L’article met en relation progrès énergétique, production industrielle et emploi, et souligne les perspectives ouvertes par l’énergie atomique dans de nombreux domaines scientifiques et techniques. En Suisse, plusieurs grandes entreprises (Brown Boveri, Sulzer, Escher-Wyss, Ciba) se sont regroupées pour développer ces applications, notamment avec le bêtatron contre le cancer. Mais selon W. Boveri, la Suisse doit se doter d’une pile atomique pour rester compétitive et anticiper l’épuisement des ressources hydrauliques. Le financement devrait associer industrie, banques, assurances et même syndicats, ces derniers pouvant ainsi exercer un droit de regard sur les recherches et renforcer leurs positions dans le développement industriel.
[de] Der Artikel stellt den Zusammenhang zwischen Energieentwicklung, Industrieproduktion und Beschäftigung her und betont die Perspektiven, die die Atomenergie in zahlreichen wissenschaftlichen und technischen Bereichen eröffnet. In der Schweiz haben sich mehrere große Unternehmen (Brown Boveri, Sulzer, Escher-Wyss, Ciba) zusammengeschlossen, um diese Anwendungen zu entwickeln, insbesondere mit dem Betatron zur Krebsbekämpfung. Doch nach W. Boveri muss sich die Schweiz eine Atompile anschaffen, um wettbewerbsfähig zu bleiben und die Erschöpfung der Wasserkräfte vorwegzunehmen. Die Finanzierung sollte Industrie, Banken, Versicherungen und sogar die Gewerkschaften einbeziehen, die dadurch ein Mitspracherecht bei den Forschungen erhalten und ihre Positionen in der industriellen Entwicklung stärken könnten.
[it] L’articolo mette in relazione i progressi energetici con la produzione industriale e l’occupazione, sottolineando le prospettive offerte dall’energia atomica in numerosi campi scientifici e tecnici. In Svizzera, varie grandi imprese (Brown Boveri, Sulzer, Escher-Wyss, Ciba) si sono unite per sviluppare queste applicazioni, in particolare con il betatrone contro il cancro. Tuttavia, secondo W. Boveri, la Svizzera deve dotarsi di una pila atomica per restare competitiva e anticipare l’esaurimento delle risorse idrauliche. Il finanziamento dovrebbe coinvolgere industria, banche, assicurazioni e persino i sindacati, che potrebbero così esercitare un controllo sulle ricerche e rafforzare le proprie posizioni nello sviluppo industriale.
[en] The article links energy progress to industrial production and employment, highlighting the prospects opened by atomic energy in many scientific and technical fields. In Switzerland, several major companies (Brown Boveri, Sulzer, Escher-Wyss, Ciba) have joined forces to develop these applications, notably with the betatron for cancer treatment. However, according to W. Boveri, Switzerland must acquire an atomic pile to remain competitive and anticipate the depletion of hydropower resources. Funding should involve industry, banks, insurance companies, and even trade unions, which could thereby gain oversight of research and strengthen their role in industrial development.
On sait qu’il y a une relation directe entre l’augmentation des quantités d’énergie disponibles, l’accroissement de la production industrielle et de l’emploi, l’élévation des niveaux de vie. Les pays les plus prospères sont assez exactement ceux dont la consommation d’énergie est la plus élevée par tête d’habitant. Les applications de l’énergie — dont la demande grandit sans cesse — se diversifient à l’infini. Au cours des dernières années, la physique nucléaire a fait d’extraordinaires progrès, qui ouvrent ou font entrevoir chaque jour de nouvelles possibilités d’utiliser l’énergie atomique à des fins pacifiques, et dans les domaines les plus divers : médecine, biologie, archéologie, minéralogie, géologie, métallurgie, céramique, etc. Ces possibilités nouvelles exigent et exigeront sans cesse de nouveaux appareils de la plus haute précision. C’est dire que l’étude de l’utilisation de l’énergie atomique à des fins pacifiques intéresse au premier chef l’industrie suisse.
Cette dernière n’a pas perdu son temps. Il y a cinq ans déjà, Brown, Boveri, à Baden, Sulzer Frères et Escher-Wyss ont constitué, en étroite collaboration avec la Ciba, une communauté pour l’étude des applications de l’énergie atomique. Devant l’assemblée générale de la société, M. W. Boveri a annoncé les premiers résultats de ces travaux ; ils ont permis de mettre au point un appareil appelé à jouer un rôle considérable dans la lutte contre le cancer : le bêtatron (31 millions de volts) ; l’un fonctionne à Zurich, un second à Oslo ; deux autres seront livrés au Collège de France et à l’Institut des sciences physiques de Karlsruhe.
Des synchrotrons qui déploient une énergie de 60 à 100 millions de volts sont en construction. Mais ces énergies sont encore insuffisantes. Pour pousser les recherches comme elles doivent l’être, la Suisse devrait donc disposer d’une pile atomique comme aujourd’hui les États-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, la France, la Norvège et, demain, la Suède, la Belgique, l’Italie. M. Boveri a déclaré cet appareil indispensable à l’étude des applications pacifiques de l’énergie atomique. La Suisse ne peut se désintéresser de cette recherche non seulement parce que, au rythme où se développent l’industrialisation et la consommation d’énergie, les réserves (non pas les sources) encore disponibles de houille blanche seront probablement épuisées dans une vingtaine d’années, mais encore parce que, comme nous l’avons dit, ces applications provoqueront la création de nouveaux types d’appareils et de machines, ouvriront de nouvelles possibilités à une industrie qui, comme la nôtre, travaille « sur mesure ».
Cette pile atomique coûterait 20 millions de francs, dont 5 millions pourraient être fournis par la Commission suisse des recherches atomiques. De l’avis de M. Boveri, le solde de 15 millions devrait être réparti — par annuités — entre les grandes entreprises industrielles suisses, l’industrie électrique, éventuellement l’industrie gazière (intéressées au développement d’une nouvelle forme d’énergie), les établissements de crédit et les compagnies d’assurance qui ont investi des capitaux dans l’approvisionnement en énergie. M. Boveri est même d’avis que les organisations syndicales, intéressées au premier chef à la création de possibilités de travail, pourraient participer à ce financement et exercer ainsi un certain droit de regard sur le développement des recherches et des applications atomiques.
La suggestion est aussi inattendue qu’intéressante. Elle mérite même d’être étudiée. En effet, il est évident que la production d’énergie atomique, qui exigera des capitaux considérables, aura pour effet, comme l’apparition du chemin de fer ou l’exploitation des ressources hydrauliques, d’accélérer la concentration de la puissance industrielle et financière et de rendre plus nécessaire encore qu’aujourd’hui un droit de regard des syndicats. Mais ce n’est encore là que musique d’avenir. Quoi qu’il en soit, et bien qu’elle n’ait qu’un aspect fort secondaire dans l’exposé de M. Boveri, cette suggestion n’en jette pas moins quelque lumière sur le renforcement des positions syndicales.