« Une tâche urgente et nécessaire : le contrôle international de l’énergie atomique », La Lutte syndicale. Organe officiel de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (2 septembre 1953)
[fr] S’appuyant sur le roman O Shepherd, Speak! d’Upton Sinclair, l’article met en évidence les causes profondes des guerres — instinct de lutte, superstitions, haine, injustices, surpopulation et logique du profit privé — qui condamnent l’humanité à des conflits récurrents. La découverte de l’énergie atomique renforce ce danger : utilisée pour la guerre, elle menace d’anéantir la civilisation, mais appliquée à des fins pacifiques, elle pourrait libérer l’humanité du besoin. L’article conclut à la nécessité d’un contrôle international de l’énergie nucléaire, seule garantie d’éviter la destruction et de fonder un nouvel ordre mondial.
[de] Gestützt auf den Roman O Shepherd, Speak! von Upton Sinclair hebt der Artikel die tieferen Ursachen der Kriege hervor — Kampftrieb, Aberglauben, Hass, Ungerechtigkeiten, Überbevölkerung und die Logik des privaten Profits — , die die Menschheit immer wieder zu Konflikten verdammen. Die Entdeckung der Atomenergie verstärkt diese Gefahr: Wird sie für den Krieg genutzt, droht sie die Zivilisation zu vernichten, doch bei friedlicher Anwendung könnte sie die Menschheit von der Not befreien. Der Artikel schließt mit dem Aufruf zu einer internationalen Kontrolle der Atomenergie als einziger Garantie, Zerstörung zu vermeiden und eine neue Weltordnung zu begründen.
[it] Basandosi sul romanzo O Shepherd, Speak! di Upton Sinclair, l’articolo mette in luce le cause profonde delle guerre — istinto di lotta, superstizioni, odio, ingiustizie, sovrappopolazione e logica del profitto privato — che condannano l’umanità a conflitti ricorrenti. La scoperta dell’energia atomica accentua questo pericolo: se impiegata per la guerra, essa minaccia di annientare la civiltà, ma se applicata a fini pacifici potrebbe liberare l’umanità dal bisogno. L’articolo conclude affermando la necessità di un controllo internazionale dell’energia nucleare, unica garanzia per evitare la distruzione e fondare un nuovo ordine mondiale.
[en] Drawing on Upton Sinclair’s novel O Shepherd, Speak!, the article highlights the deep causes of war — the instinct for struggle, superstition, hatred, injustice, overpopulation, and the logic of private profit — which condemn humanity to recurring conflicts. The discovery of atomic energy heightens this danger: if used for war it threatens to destroy civilization, but if applied for peaceful purposes it could free humanity from want. The article concludes that international control of nuclear energy is essential as the only guarantee against destruction and as the foundation for a new world order.
Au moment où un armistice vient d’être conclu en Corée, il nous paraît intéressant d’attirer l’attention de nos lecteurs sur un récent ouvrage qui expose de façon magistrale et impitoyable le désarroi dans lequel le monde se trouve aujourd’hui. Il s’agit du livre de l’écrivain Upton Sinclair, O Shepherd, speak !, dernier d’un cycle de romans, dans lequel l’auteur passe en revue sous une forme romancée, mais en respectant scrupuleusement la vérité historique, les événements dont le monde a été le théâtre depuis l’avènement d’Hitler jusqu’à la destruction « atomique » d’Hiroshima et de Nagasaki. Upton Sinclair est suffisamment connu des milieux ouvriers pour que nous n’ayons pas besoin de le présenter. Rappelons simplement ses principaux ouvrages, dans lesquels il se penche avec une sympathie et une compréhension profondes sur l’existence parfois misérable de la classe travailleuse : The Jungle, véhémente protestation contre les conditions de travail des ouvriers dans les abattoirs de Chicago, King Coal, dans lequel il dépeint en termes émouvants et réalistes l’existence des mineurs dans les houillères, et Jimmie Higgins, qui est, sans contredit, l’un de ses ouvrages les plus prenants et dans lequel il raconte l’histoire d’un petit agitateur socialiste au lendemain de la Première Guerre mondiale. Citons encore Boston, dédié à la mémoire des deux martyrs Sacco et Vanzetti, ainsi qu’un ouvrage moins connu, Love’s Pilgrimage, dont le héros dans lequel on retrouve Sinclair lui-même s’en va prêchant par le monde un évangile d’amour et de paix. Ce dernier roman nous permet de comprendre les motifs qui ont poussé Sinclair à publier son dernier ouvrage et nous révèle l’idéal humain de l’écrivain américain : débarrasser le monde des préjugés et des mensonges et préparer les hommes à construire une paix juste et durable. Dans O Shepherd, speak !, Sinclair examine tout d’abord les causes profondes des guerres : l’instinct de la lutte, que les hommes se sont transmis depuis les temps préhistoriques où seule la force brutale permettait au « mâle » de subsister ; la crainte de l’inconnu et les superstitions, qui ont pesé de tout temps sur l’humanité ; la haine et les préjugés, qui se sont accumulés au cours des siècles dans le cœur des hommes, et, enfin, le souvenir des injustices et des oppressions dont les peuples ont été les victimes. Mais d’autres causes encore sont à l’origine des guerres : la surpopulation croissante de notre planète, tout d’abord, à laquelle Sinclair ne voit qu’un seul remède : le contrôle des naissances. « Si on laisse se reproduire sans frein tous les êtres vivants, qu’ils appartiennent au règne animal ou végétal », déclare-t-il à ce sujet, « il arrivera inévitablement un jour où notre terre sera trop petite pour les nourrir tous ». Jusqu’à présent, les épidémies, les famines et les guerres ont freiné l’accroissement de la population du globe. Le développement de la technique a éliminé les deux premiers facteurs, si bien que le troisième n’en demeure que plus dangereux et inévitable. Comme la population du monde s’accroît à un rythme plus accéléré que par le passé, il ne reste à l’humanité que le troisième « remède » — la guerre — pour y mettre un frein. Sinclair voit également dans la propriété privée des moyens de production I’une des causes essentielles des guerres. L’appât du gain est l’un des fondements de la société humaine. Dans tout pays, les masses ne peuvent survivre que tant que les producteurs privés sont en mesure de se procurer des matières premières et de trouver des débouchés pour leurs marchandises. Si l’une ou l’autre de ces conditions n’est pas réalisée, c’est alors le chômage, le mécontentement des ouvriers, parfois les menaces de révolution. Ainsi, le surpeuplement, le chômage et la misère des travailleurs ne font qu’aviver les rivalités internationales, lesquelles conduisent presque fatalement à la guerre. On peut affirmer, par conséquent, que dans tout système de production fondé sur le profit privé, chaque génération doit automatiquement connaître une conflagration mondiale. Ainsi en a-t-il été jusqu’à présent. Mais qu’en est-il de l’avenir, et que signifierait pour l’humanité une nouvelle guerre ? Dans O Shepherd, speak !, Sinclair tente de répondre à cette question, en montrant comment son héros, Lanny Budd, a été témoin des premières expériences atomiques dans l’État du Nouveau-Mexique. C’est ainsi qu’il a non seulement pu contempler les destructions effroyables causées par cette nouvelle arme, mais observer également les savants pendant leur travail. Beaucoup d’entre eux, dit-il, ont été effrayés de constater que leur découverte avait été tout d’abord utilisée dans un but de destruction. Tous ont été d’avis que cette énergie, si elle était judicieusement mise en valeur, conférerait à l’homme la domination sur la matière, permettrait à l’industrie d’assurer une production quasi illimitée et libérerait à jamais l’humanité du besoin et de la misère. Tous ont estimé aussi que leurs travaux pourraient être le prélude à d’autres découvertes qui rendraient toute guerre impossible, car une guerre atomique ne serait rien d’autre que l’anéantissement de notre civilisation. Plus d’un a souhaité que jamais la science n’arrive à provoquer des réactions en chaîne, car les hommes ne sont pas encore assez mûrs, ni politiquement ni moralement, pour que l’on puisse mettre entre leurs mains une arme aussi terrible. Jusqu’à présent, l’humanité a payé par son sang et ses souffrances son incapacité d’adapter l’ordre social au développement de la technique. Aujourd’hui, avec l’énergie atomique suspendue sur sa tête comme une épée de Damoclès, le prix qu’elle aurait à payer ne serait rien d’autre que sa propre destruction. Hiroshima et Nagasaki sont là pour le prouver. Que nous le voulions ou non, la maîtrise de l’énergie atomique nous oblige aujourd’hui à construire un ordre politique et social dans lequel ce triomphe de la science ne puisse être utilisé pour l’anéantissement de l’humanité tout entière. Ce nouvel ordre ne peut être établi que sur le plan mondial. Et comme le déclare le héros d’Upton Sinclair, Lanny Budd, dans un dernier entretien avec Staline, le contrôle international de l’énergie atomique constitue la tâche la plus importante et la plus urgente de notre époque. Staline n’a jamais voulu entendre parler d’un tel contrôle. Mais le dernier discours de Malenkov, où il est fait une allusion menaçante à la bombe atomique, peut-il nous laisser entrevoir un revirement de la politique suivie jusqu’à présent par la Russie soviétique ? Nul ne peut répondre à cette question, mais une chose est certaine : si les peuples parvenaient à s’entendre sur la question de l’énergie atomique, tous les autres problèmes qui les opposent perdraient d’un coup une grande partie de leur importance. Mais si un tel accord ne se réalise pas, l’humanité continuera de vivre dans l’incertitude et l’angoisse.« L’ombre de la mort qui émerge de nouveau de l’atome plane plus que jamais sur l’humanité. Celle-ci doit dissiper cette ombre par des mesures de politique, ou bien notre civilisation risque de périr. »
(Le New York Times, à propos du récent discours de Malenkov.)