« Machines, machines, machines… Les robots à l’ordre du jour ! », La Lutte syndicale. Organe officiel de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (3 février 1954)a
[fr] L’article s’interroge sur les bouleversements provoqués par le développement des techniques modernes, en particulier l’énergie atomique et l’automation. Il souligne le fossé croissant entre travailleurs et savants des « usines à fission », la transformation radicale du rapport au temps et à l’espace par les nouveaux moyens de transport et de communication, et l’apparition de machines capables de reproduire les gestes, voire de remplacer les fonctions intellectuelles humaines (calcul, traduction). L’auteur insiste sur l’urgence pour les travailleurs d’adapter la démocratie politique en une véritable démocratie économique et industrielle, afin que ces mutations profitent à la collectivité plutôt qu’aux puissances financières.
[de] Der Artikel befasst sich mit den Umwälzungen, die durch die moderne Technik, insbesondere durch die Atomenergie und die Automation, hervorgerufen werden. Er hebt die wachsende Kluft zwischen Arbeitern und Wissenschaftlern in den „Spaltungsfabriken“ hervor, die radikale Veränderung des Zeit- und Raumverhältnisses durch neue Verkehrs- und Kommunikationsmittel sowie das Auftreten von Maschinen, die nicht nur menschliche Gesten reproduzieren, sondern auch intellektuelle Funktionen wie Rechnen und Übersetzen ersetzen können. Der Autor betont die Dringlichkeit, die politische Demokratie in eine echte wirtschaftliche und industrielle Demokratie zu verwandeln, damit diese Entwicklungen der Allgemeinheit und nicht nur den Finanzmächten zugutekommen.
[it] L’articolo riflette sugli sconvolgimenti provocati dallo sviluppo delle tecniche moderne, in particolare dall’energia atomica e dall’automazione. Sottolinea il crescente divario tra i lavoratori e gli scienziati delle « fabbriche di fissione », la trasformazione radicale del rapporto con il tempo e lo spazio dovuta ai nuovi mezzi di trasporto e di comunicazione, e l’apparizione di macchine capaci di riprodurre i gesti e persino di sostituire funzioni intellettuali umane (calcolo, traduzione). L’autore insiste sull’urgenza per i lavoratori di trasformare la democrazia politica in una vera democrazia economica e industriale, affinché tali mutamenti giovino alla collettività e non solo alle potenze finanziarie.
[en] The article reflects on the upheavals brought about by modern technology, particularly atomic energy and automation. It highlights the growing gap between workers and scientists in “fission factories,” the radical transformation of the relationship to time and space through new means of transport and communication, and the emergence of machines capable not only of reproducing human gestures but also of replacing intellectual functions such as calculation and translation. The author stresses the urgency for workers to adapt political democracy into a true economic and industrial democracy, so that these transformations benefit society as a whole rather than financial powers alone.
Connaître l’histoire d’un village, d’une ville, d’une région localisée ?
À première vue, cela paraît fort simple ! Tout se modifie cependant si rapidement qu’il est souvent très difficile d’évoquer avec l’exactitude voulue ce qu’était la vie quotidienne de nos devanciers.
Il y a un siècle, à peine, quelques familles d’horlogers célèbres, des inventeurs, ont révolutionné la mécanique et l’horlogerie. Ils étaient de chez nous, des Montagnes neuchâteloises, du Val-de-Travers, des Franches-Montagnes. Parmi leurs correspondants et clients, on dénombrait les puissants de l’époque : des rois, le sultan, le Shah de Perse, etc. Ces familles vivaient dans des fermes : elles se livraient aux travaux des champs. L’hiver venu, elles reprenaient la « loupe » et la lime abandonnées sur l’établi…
Nous devons faire un réel effort d’imagination pour « voir » ces gens prenant la plume, écrivant au khédive, au négus d’Abyssinie ; je ne sais à qui encore ! Telle était la simplicité du temps qu’elle nous échappe, aujourd’hui, complètement !
Il en sera de même, demain, quand les après-venants compulseront nos journaux, nos documents officiels et nos archives d’industrie. Ils auront peine à s’y retrouver, dans les éphémérides d’une activité organisée avec autant de minutie et de méthode que celle de la vie horlogère de nos jours. Tout aura changé d’aspect, en surface comme en profondeur.
Déjà, les rares personnes admises à visiter les premières installations de production atomique industrielle font remarquer que ces fabriques d’un genre inédit présentent une série de rébus irréductibles à l’entendement du citoyen moyen. Ces visiteurs perçoivent qu’un profond fossé se creuse entre travailleurs de nos industries contemporaines et les nouvelles équipes de savants utilisées dans les « usines à fission ».
Il apparaît impossible à un homme moyennement instruit, disent-ils, de pénétrer les arcanes de la nouvelle « science appliquée », si grandes sont devenues ses complications. Ce mal, car c’en est un, ira sans cesse en s’aggravant.
On compare notre siècle (qui sera celui de la désintégration nucléaire) à l’aube des temps modernes qu’illumina, en 1492, la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. De nouveau, une insatiable curiosité s’est emparée des esprits, devant l’immense découverte électro-chimique de nos jours. Nous devons aller en exploration dans des secteurs multiples de cette découverte, comme les Espagnols, les Portugais, les Anglais et les Hollandais partirent à la recherche de trésors aux Indes occidentales. Notre exploration n’est plus un problème géographique. Elle est singulièrement plus ardue. Elle nous mène en ligne droite vers les ultimes secrets de la masse du noyau de l’atome, vers les vibrations du neutron. Il s’agit d’une pérégrination hérissée d’obstacles financiers et politiques, eux-mêmes presque aussi insurmontables que ceux que dressent devant elle les tables einsteiniennes.
On s’embarque pour un voyage vers l’absolu mathématique, si jamais il existait ! Le premier adversaire rencontré en route, c’est le « fait du prince » : ce secret dont les puissances d’argent ont entouré la science nouvelle pour mieux s’en approprier les inimaginables profits à venir ! De sorte qu’il n’est pas encore certain que cette découverte sans précédent profite, finalement, aux masses ouvrières. Tout dépend de la façon dont les travailleurs organisés sauront modifier, le plus rapidement possible, les usages de leur démocratie politique, en us et coutumes d’une démocratie économique et industrielle véritable.
Ceci ira loin, de toute façon. Le tableau de la société industrielle et technique, dont tant de contemporains sont pourtant si fiers, en sera modifié au point d’en devenir méconnaissable.
Parmi les problèmes d’application, il en est d’autres, beaucoup d’autres, naturellement ! Nous ne nous en faisons qu’une idée assez piètre. De savants techniciens nous disent : « Construisons toujours les machines, nous verrons bien ce qui en résultera. » Le problème profond, qui est effleuré par cette boutade, ne surgit pas encore clairement, même dans les conceptions des esprits les plus critiques et les plus avertis de notre temps.On évoque robots et fantômes ! Mieux vaut chercher appui sur la froide logique, pour voir où nous entraînera l’évolution des techniques.
Leur action est insidieuse. Rien ne la décèle, de prime abord. C’est pourquoi, ainsi que le proclame le professeur Boulanger, elle est déjà plus profonde qu’on ne le croit ; au point d’avoir modifié en quelques années le comportement entier de l’homme civilisé.
Il en donne des exemples comme ceux-ci : Jadis, un voyage de quelque importance nécessitait des mois ou des années. À présent, il s’exprime, si l’on se sert de l’avion, en heures et tout au plus en jours. Le temps est devenu ordinal, plutôt que cardinal. C’est-à-dire que sa notion de durée technique s’est abaissée. On explique : « Je serai à New York demain à quatre heures de l’après-midi », alors qu’il y a un siècle, on ne pouvait guère s’exprimer autrement que comme suit : « J’espère atteindre l’Amérique en deux mois. »
Il y a dissociation entre notions de temps et d’espace. Cette dissociation, grâce à la radio et à la télévision, est encore plus forte quand il s’agit de la transmission mécanique de la pensée. Elle est alors quasi instantanée. Il faut plus de temps pour lire un message arrivé du Japon en Europe, qu’il n’en a fallu pour lui faire franchir les milliers de kilomètres séparant les deux interlocuteurs.
Regardons l’ouvrier à l’usine. La machine reproduit et exécute ses gestes à une allure qu’il lui serait impossible de suivre. En outre, elle multiplie son action par toute la puissance mécanique qu’elle est capable de déployer.
Nous reprendrons l’examen de quelques-unes de ces modifications. Elles vont si loin que la machine est en train de conquérir un domaine de plus singulier autant qu’insolite. La machine se substitue au cerveau. Elle l’élimine directement par l’emploi des « machines à calculer » et par celui des « machines à traduire ».
Nous entrons ainsi dans un monde mécaniquement intégré, comprenant un grand nombre de « robots », aux capacités de perception et de raisonnement supérieures à celles de l’homme !
Qu’en sortira-t-il ? On comprend que même les techniciens avertis hésitent à répondre.