« Ombres et lumières », La Lutte syndicale. Organe officiel de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (21 avril 1954)a

[fr] L’article oppose les « ombres » et les « lumières » du progrès scientifique et technique. Il rappelle les perspectives positives de l’énergie nucléaire, comme l’usage médical des isotopes et la promesse de sources quasi inépuisables de chaleur et d’énergie, mais souligne aussi les dérives : propagande nationaliste, course aux armements, chômage provoqué par l’automatisation industrielle. Face à ces contradictions, l’auteur appelle à une organisation sociale orientée vers le plein emploi et la mise en valeur des découvertes au service de la collectivité, plutôt qu’au profit de quelques-uns.

[de] Der Artikel stellt die „Schatten“ und „Lichter“ des wissenschaftlich-technischen Fortschritts gegenüber. Er erinnert an die positiven Perspektiven der Atomenergie, wie die medizinische Nutzung von Isotopen und die Aussicht auf nahezu unerschöpfliche Wärme- und Energiequellen, betont jedoch auch die Schattenseiten: nationalistische Propaganda, Rüstungswettlauf und Arbeitslosigkeit durch Automatisierung. Angesichts dieser Widersprüche fordert der Autor eine gesellschaftliche Organisation, die auf Vollbeschäftigung und die Nutzung der Entdeckungen im Dienste der Gemeinschaft ausgerichtet ist, statt auf den Profit einiger Weniger.

[it] L’articolo mette a confronto le « ombre » e le « luci » del progresso scientifico e tecnico. Ricorda le prospettive positive dell’energia nucleare, come l’uso medico degli isotopi e la promessa di fonti quasi inesauribili di calore ed energia, ma sottolinea anche le derive: propaganda nazionalista, corsa agli armamenti, disoccupazione provocata dall’automazione industriale. Di fronte a tali contraddizioni, l’autore invoca un’organizzazione sociale orientata alla piena occupazione e all’utilizzo delle scoperte al servizio della collettività, piuttosto che al profitto di pochi.

[en] The article contrasts the “shadows” and “lights” of scientific and technological progress. It recalls the positive prospects of nuclear energy, such as the medical use of isotopes and the promise of virtually inexhaustible sources of heat and power, but also highlights the darker sides: nationalist propaganda, the arms race, and unemployment caused by industrial automation. In the face of these contradictions, the author calls for a social organization geared toward full employment and the use of discoveries for the benefit of society rather than the profit of a few.

Nous vivons, certes, dans une époque de démesure. Ainsi que l’écrivit un jour G. Grasse : « Chacun s’indiffère de la décadence du voisin. » Et l’on pourrait dire que chacun s’indiffère, aussi, des progrès de ce voisin ! Dès qu’une invention est signalée, une savante propagande est orchestrée sur ses fins destructrices. Que n’a-t-on pas lu, en ce sens, depuis les découvertes sur la rupture du noyau de l’atome ? Grâce à cette propagande, un regain de nationalisme poussiéreux semble dominer l’esprit de concorde et faire rejeter les chances d’union des peuples.

C’est cela, le nouveau « mal du siècle ». Pourtant, une vue de bon sens des événements et de la transformation actuelle du monde ne devrait pas faire rejeter systématiquement les côtés positifs de son évolution. Il y a des ombres, sans doute. Mais aussi des lumières !

Dans l’industrie nucléaire, nous sommes en présence de conséquences tellement vertigineuses qu’il semble que nous devrions être assoiffés de savoir. La curiosité des hommes devrait se précipiter en ces domaines, quasi inexplorés, comme Christophe Colomb partit à la conquête des Caraïbes !

Ce sont des mondes inconnus ! Demain, ils apporteront à l’humanité des richesses insoupçonnées.

Or, nous ne voyons que malheur et perspectives de catastrophes dans des expériences dont on ne nous fait voir que l’aspect le plus négatif : le côté militaire.

Elles ont pourtant aussi leur aspect réconfortant.

Désormais, l’emploi des isotopes, c’est-à-dire des éléments chimiques créés artificiellement grâce au bombardement des atomes, offre toute une gamme de ressources nouvelles à la médecine. On présume que l’emploi de corpuscules radioactifs, baptisés « atomes traceurs », permettra de vaincre un fléau redoutable : le cancer.

Grâce aux piles atomiques, qui fabriquent plus de combustible qu’elles n’en consomment, une source inépuisable de chaleur et d’énergie sera mise à la disposition de nos après-venants.

La photosynthèse, processus par lequel les plantes absorbent l’énergie solaire, peut également être étudiée au moyen des radio-isotopes. Les isotopes ont le pouvoir de la lampe d’Aladin. Ils se frayent un chemin à travers la matière inerte et à travers les corps vivants. Ce qui en a fait l’instrument scientifique le plus important qui ait été découvert depuis le microscope.

Nous ne voguons pas dans l’abstraction de quintessence. Il s’agit de procédés expérimentaux. Ils nous conduisent de surprise en surprise. Rien n’est plus captivant que les applications actuelles de la chimie nucléaire.

Ombres et lumières, disons-nous !

Tandis que les sciences industrielles vont de l’avant, chaussées de bottes de sept lieues, les techniques d’industrie ne demeurent pas en arrière.

Mais elles projettent parfois des ombres gigantesques sur le destin de l’homme.

Qu’est-ce que le système Taylor, qui fit verser tant d’encre autrefois, à côté des dernières innovations américaines en matière de machinisme ?

Récemment, nous parlions de l’attitude des syndicats en présence de la « récession » aux États-Unis. Récession veut dire : crise larvée, ralentissement léger. Nous ne chicanerons pas sur l’impropriété de ce mot, quand il s’applique à quatre millions d’hommes jetés à la rue. Il ne fait aucun doute qu’un bon nombre de ces ouvriers chômeurs sont les victimes d’une innovation, introduite récemment chez Ford et chez quelques-uns de ses concurrents. Une fois de plus, la machine élimine la main-d’œuvre. Ce qui est nouveau, c’est le genre de machine qui tue maintenant le « job » d’Amérique !

Les Américains ont inventé un terme qui ne figure pas encore au dictionnaire pour nous dire de quoi il s’agit : « Automation ».

L’automation est un procédé qui consiste à régler automatiquement toutes les opérations manuelles d’une usine (réglage et conduite des machines) par un appareil robot : le « cerveau électronique ». N’allez pas imaginer qu’il s’agit là d’une fantaisie, née dans un cerveau trop imaginatif. Des cerveaux électroniques fonctionnent déjà. Les résultats qu’ils obtiennent sont, pour le moins, assez sensationnels. Peut-être moins spectaculaires que le nuage soulevé par une bombe H.

Mais d’une efficacité non moins certaine. Ils volatilisent la main-d’œuvre ! Citons quelques exemples. Ford est en train d’installer sept usines « à chaînes automatiques », dans la ville de Cleveland.

Ces chaînes fabriqueront des vilebrequins et des pistons d’autos, sans le moindre apport de travail manuel.

Sans entrer dans les détails, notons que la nouvelle « chaîne automatique » est mise en route et contrôlée par de multiples séries de panneaux téléphoniques, tous reliés au « cerveau automatique central ». Chaque fois qu’une machine commence à fonctionner ou que les pièces passent sur un endroit déterminé de la chaîne, des « interrupteurs » avertissent le « cerveau » de ce qui se passe. On peut comparer leurs opérations aux déclics qui se succèdent sur le tourillon d’une centrale de téléphone.

Le « cerveau » centralise toutes les opérations et prend toutes les « décisions » qui leur sont conformes. Le « cerveau automatique », on le sait, est l’analogue, en plus complet, d’une machine à calculer.

On jugera de l’ampleur de la suppression de main-d’œuvre qu’entraîne ce système par l’exemple des résultats obtenus dans une usine de radios. Cette usine, qui employait 200 ouvriers pour fabriquer mille radios par jour, obtient désormais le même résultat, grâce à une « chaîne électronique », avec… deux ouvriers seulement !

Grâce aux « usines automatiques », nous entrons dans cette ère dont rêvait déjà le vieil Aristote, l’ère où des esclaves mécaniques font pratiquement tout le travail manuel…

La puissance de l’énergie, centuplée par les piles atomiques, d’une part ; la puissance de la technique fournissant des milliers d’esclaves mécaniques nouveaux, commandés par des machines-cerveaux, d’autre part ; telles sont quelques-unes des perspectives offertes à notre siècle, que l’on prétend névrosé et décadent ! L’homme n’a jamais eu en main, depuis cent mille ans que dure son aventure de chercheur et d’inventeur, des engins aussi subtils, pour s’assurer contre les mauvais destins du froid, de la souffrance et de la misère. La seule question restant à trancher consiste à savoir si ces instruments étonnants serviront toujours uniquement à enrichir les plus riches, et à jeter sur le pavé les plus pauvres.

Pour l’instant, en raison du libéralisme économique, qui ne veut rien savoir d’une planification raisonnable des rythmes de la production industrielle et de la consommation, nous en sommes là !

Le « chômage structurel », lui non plus, n’est pas une imagination. C’est la conséquence directe de tant d’innovations.

Au « chômage de structure » apportons le « remède de structure ». Justement, nous en avons un, sous la main. Il s’appelle : plein emploi.

Vous me direz : Tout cela se passe en Amérique ; donc assez loin d’ici. Erreur ! Ceci se passe aussi en Belgique. L’autre jour, pendant la campagne électorale, un ministre belge vante la prospérité des affaires dans ce pays.

Cette prospérité est accompagnée d’un « chômage structurel » qui frappe 350 000 ouvriers.

La prospérité capitaliste est une chose. La prospérité d’une nation de travailleurs en est une autre.

Que d’ombres au tableau, à côté de tout ce qui pourrait être lumières radieuses, si notre société était organisée sur d’autres bases que la rapine et le profit.