« Sous la menace de la bombe atomique », La Lutte syndicale. Organe officiel de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (28 avril 1954)a

[fr] À partir des récents essais américains de bombe H dans le Pacifique, dont la puissance équivaut à des millions de tonnes d’explosifs et dépasse de loin Hiroshima, l’article dénonce l’absurdité de la course aux armements nucléaires. Il évoque aussi la menace encore plus terrifiante de la « bombe au cobalt », susceptible d’empoisonner durablement des régions entières et de provoquer des mutations héréditaires. Tout en soulignant l’impasse économique et politique de cette escalade, l’auteur relève quelques signes d’ouverture entre États-Unis et URSS sur un usage pacifique de l’atome. Mais il conclut, à la suite de Bertrand Russell, que seule une mise sous contrôle international des matières fissiles et une coopération mondiale pourraient écarter la menace d’anéantissement qui pèse sur l’humanité.

[de] Ausgehend von den jüngsten amerikanischen Wasserstoffbombentests im Pazifik, deren Sprengkraft Millionen Tonnen Sprengstoff entspricht und Hiroshima weit übertrifft, prangert der Artikel die Absurdität des nuklearen Wettrüstens an. Er verweist auch auf die noch schrecklichere Gefahr der „Kobalt-Bombe“, die ganze Regionen dauerhaft verseuchen und erbliche Schäden hervorrufen könnte. Während er auf die wirtschaftliche und politische Sackgasse dieser Eskalation hinweist, erwähnt der Autor einige Anzeichen einer Öffnung zwischen den USA und der UdSSR in Bezug auf die friedliche Nutzung der Atomenergie. Er schließt jedoch mit Bertrand Russell, dass nur eine internationale Kontrolle der spaltbaren Materialien und eine weltweite Zusammenarbeit die Menschheit vor der drohenden Vernichtung bewahren könnten.

[it] A partire dai recenti esperimenti americani con la bomba H nel Pacifico, la cui potenza equivale a milioni di tonnellate di esplosivo e supera di gran lunga Hiroshima, l’articolo denuncia l’assurdità della corsa agli armamenti nucleari. Richiama anche la minaccia ancora più terribile della « bomba al cobalto », capace di contaminare intere regioni in modo permanente e di provocare mutazioni ereditarie. Pur sottolineando l’impasse economica e politica di questa escalation, l’autore segnala alcuni segni di apertura tra Stati Uniti e URSS circa un uso pacifico dell’atomo. Ma conclude, con Bertrand Russell, che solo un controllo internazionale delle materie fissili e una cooperazione mondiale potrebbero allontanare la minaccia di annientamento che pesa sull’umanità.

[en] Starting from the recent U.S. hydrogen bomb tests in the Pacific, whose destructive force equaled millions of tons of explosives and far exceeded Hiroshima, the article denounces the absurdity of the nuclear arms race. It also points to the even more dreadful threat of the “cobalt bomb,” capable of permanently contaminating entire regions and causing hereditary mutations. While stressing the economic and political dead end of this escalation, the author notes some signs of openness between the United States and the USSR regarding the peaceful use of atomic energy. Yet he concludes, echoing Bertrand Russell, that only international control of fissile materials and global cooperation could remove the threat of annihilation hanging over humanity.

Nous devons faire en sorte que toutes les matières fissiles restent en possession d’un organisme international qui les mettrait en valeur et les transformerait. Aucune nation, aucun particulier ne doit avoir accès aux matières fissiles, et il devrait exister un système de contrôle international destiné à assurer l’observation des règles établies.

Voilà le but que le grand philosophe anglais Bertrand Russell assigne aux peuples de la terre. Ce faisant, il montre à l’humanité que la tâche à accomplir est des plus urgentes, qu’elle ne saurait souffrir aucun délai. À ceux qui ne l’auraient pas encore compris, les derniers essais effectués en Amérique avec la bombe à hydrogène auront sans doute ouvert les yeux. D’après un communiqué de presse, l’effet de la bombe qui a éclaté le 1er mars aurait correspondu à celui de 14 millions de tonnes d’explosifs classiques à haute puissance, contre 20 000 tonnes pour la bombe larguée en 1945 sur Hiroshima. Et, pourtant, l’on désigne déjà, aux États-Unis, les armes thermonucléaires expérimentées dans le Pacifique par le terme de « baby bombs ». À propos de l’explosion du 1er mars, des journaux français ont écrit qu’une seule bombe aurait des effets s’étendant à l’ensemble de la France ; en outre, certains périodiques allemands ont déclaré qu’un seul super-engin suffirait à détruire définitivement la Ruhr, autrement dit à obtenir le résultat que des milliers de bombardiers alliés avaient vainement cherché à atteindre pendant plusieurs années. De son côté, le correspondant à New York du Bund a câblé à son journal un récit dans lequel il dit en substance que la bombe H a déchaîné des forces naturelles qui se sont révélées incontrôlables. Mais l’on expérimente d’ores et déjà une autre bombe, dont les effets sont appelés à être bien plus terribles encore : la bombe au cobalt. À ce sujet, le correspondant à New York de la Deutsche Zeitung donne les précisions suivantes : « La bombe au cobalt, qui succède à la bombe à hydrogène, permettra d’obtenir des résultats encore plus dévastateurs et elle est susceptible de semer la mort dans un rayon de 160 km. Les quantités de poussières radioactives qu’elle pourra soulever seront à même d’infecter et de rendre impropres à la vie de vastes régions cultivées, assurant la subsistance de centaines de milliers d’êtres humains. Des signes de dégénérescence, semblables à ceux que l’on a observés sur des nouveau-nés à Hiroshima, ainsi que sur des poissons au cours d’expériences de laboratoire, menacent l’humanité. » Il est vrai que cette invention paraît devoir se retourner contre ses auteurs. En effet, Donald A. Quarles, chef de la Division des recherches au Département américain de la défense, s’est empressé de déclarer, lors d’une émission télévisée, qui a eu lieu le 12 avril, que la bombe au cobalt pouvait fort bien être fabriquée en l’état actuel des travaux scientifiques, mais qu’elle ne pourrait pas être utilisée comme arme de guerre, parce qu’elle détruirait indistinctement alliés et ennemis. Mais est-ce là une garantie suffisante pour empêcher que la bombe au cobalt ne soit fabriquée à des fins belliqueuses ? En tout cas, un Hitler n’aurait pas reculé devant une telle solution, au moment où il ne voyait plus aucune possibilité de sauver son régime. Mais l’humanité est-elle prémunie pour toujours contre les méfaits de tels aventuriers ? N’y en a-t-il pas eu de tous les temps ? La découverte de l’énergie atomique est, pour le monde, une chose entièrement nouvelle, un événement qui rompt le cadre de nos conceptions traditionnelles et appelle, de ce fait, des solutions qui soient, elles aussi, entièrement nouvelles. Avec l’invention de la bombe à hydrogène, la technique des armes de guerre a manifestement atteint l’extrême limite de ses possibilités. Mais, du même coup, la course générale aux armements est devenue absolument vaine, puisqu’il apparaît clairement, étant donné la puissance de destruction des armes atomiques, qu’une supériorité quant au nombre des bombes est un avantage parfaitement illusoire. D’autre part, la fabrication de ces engins meurtriers constitue un énorme fardeau pour les peuples. Elle exige en effet des dépenses astronomiques, qu’aucun État ne saurait supporter sans ébranler, à la longue, les bases mêmes de son existence. Ce sont sans doute ces considérations-là qui ont incité Eisenhower à faire une démarche exceptionnelle, et Molotov à s’abstenir pour une fois de dire « njet ». À la Conférence de Berlin, certes, les pourparlers atomiques se sont déroulés dans la coulisse ; mais ils se poursuivent, et Eisenhower a assuré récemment que l’on avait « quelques raisons de penser que les Soviets accepteraient de négocier au sujet d’un plan pour l’utilisation internationale, à des fins pacifiques, de l’énergie atomique ». Cette déclaration ouvre sans doute des perspectives encourageantes. Mais nous ne serons vraiment rassurés que lorsque le problème aura reçu une solution totale, semblable à celle que préconise Bertrand Russell : « Aucune nation, aucun particulier ne doit avoir accès aux matières fissiles, et il devrait exister un système de contrôle international destiné à assurer l’observation des règles établies. » En d’autres termes, toutes les nations devraient, en matière d’énergie atomique, renoncer à leur souveraineté et unir leurs efforts pour collaborer activement, à l’échelon international, dans ce domaine. Y parviendra-t-on ? Personne ne peut le dire. En revanche, on peut affirmer ceci : La solidarité entre les peuples, qui donne son vrai caractère à la fête du 1er mai, n’a jamais revêtu un sens aussi profond, ni une importance aussi vitale que cette année, alors que la menace de la bombe atomique se fait chaque jour plus terrible.