« “Ad augusta per angusta” », La Lutte syndicale. Organe officiel de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (9 juin 1954)a

[fr] L’article s’appuie sur une déclaration d’Arthur Compton, physicien américain impliqué dans la mise au point de la première bombe atomique, selon lequel la puissance destructrice de la bombe H rend désormais la guerre obsolète comme instrument de politique internationale. Reprenant cette analyse, l’auteur souligne que seule la démocratie, par l’éducation et la coopération entre nations, peut transformer la course aux « superarmements » en une compétition pour la paix. Les immenses destructions qu’entraînerait un conflit thermonucléaire éliminent toute logique militaire traditionnelle et imposent la recherche d’ententes internationales fondées sur le contrôle et la confiance réciproque.

[de] Der Artikel stützt sich auf eine Erklärung von Arthur Compton, dem amerikanischen Physiker, der an der Entwicklung der ersten Atombombe beteiligt war. Nach seiner Auffassung macht die Zerstörungskraft der Wasserstoffbombe den Krieg als Mittel internationaler Politik obsolet. Der Autor greift diese Analyse auf und betont, dass nur die Demokratie durch Erziehung und Zusammenarbeit zwischen den Nationen den Wettlauf um „Superwaffen“ in einen Wettstreit für den Frieden verwandeln könne. Die ungeheuren Zerstörungen eines thermonuklearen Konflikts heben jede traditionelle militärische Logik auf und erzwingen internationale Abkommen, die auf Kontrolle und gegenseitigem Vertrauen beruhen.

[it] L’articolo si basa su una dichiarazione di Arthur Compton, fisico americano coinvolto nello sviluppo della prima bomba atomica, secondo cui la potenza distruttiva della bomba H rende ormai la guerra obsoleta come strumento di politica internazionale. Riprendendo questa analisi, l’autore sottolinea che solo la democrazia, attraverso l’educazione e la cooperazione tra le nazioni, può trasformare la corsa ai « superarmamenti » in una competizione per la pace. Le immense distruzioni che provocherebbe un conflitto termonucleare annullano ogni logica militare tradizionale e impongono la ricerca di intese internazionali basate sul controllo e sulla fiducia reciproca.

[en] The article draws on a statement by Arthur Compton, the American physicist involved in the development of the first atomic bomb, who argued that the destructive power of the H-bomb renders war obsolete as an instrument of international politics. Echoing this view, the author stresses that only democracy, through education and cooperation among nations, can transform the race for “superweapons” into a competition for peace. The immense destruction a thermonuclear conflict would cause nullifies all traditional military logic and compels the pursuit of international agreements based on control and mutual trust.

Faisant une erreur excusable, peut-être quelques-uns des descendants de nos amis rauraques — ces Jurassiens d’autrefois, dont la capitale avait nom : Augusta Rauracorum — prendront-ils ce titre pour un lieu géographique ! Il n’en est rien. Il s’agit d’une bonne vieille sentence latine, popularisée par Victor Hugo d’abord, par les pages roses du Larousse ensuite ! Elle signifie que l’on n’arrive à de grandes joies triomphales qu’après avoir traversé plus d’une angoisse et plus d’une épreuve. Ce sort sera-t-il celui de la moderne humanité ? Après des siècles de tragédies, il semble que oui. Conséquence de l’horreur soulevée par la bombe à l’hydrogène : « la guerre comme instrument de la politique internationale est en train de tomber rapidement en désuétude ». Ces propos ne sont pas du premier venu. Ils ont été articulés par le Dr A. Compton, un des physiciens qui figurèrent parmi les inventeurs de la première bombe atomique. Arthur Compton dirigea ce groupe de savants qui, entre 1942 et 1945, réussit la première réaction en chaîne. Le Dr Compton estime que le pouvoir de destruction de la bombe H a rendu l’humanité plus « mûre » que jamais pour une paix véritable. Nous souhaitons que les événements lui donnent entièrement raison. Aucun groupe humain n’est jamais plus profondément déchiré et meurtri dans ses chairs, quand une guerre surgit, que celui des travailleurs. Nous ne le savons que trop, par le tableau des chaos, de la confusion et de la faiblesse que présentent aujourd’hui les pays où se déroulèrent les hostilités de 1939-1945. Notre voisine, la France, par exemple, a mille peines à recréer chez elle un syndicalisme libre et puissant ; c’est la suite des déchirements de la guerre et de la mainmise communiste sur les organisations ouvrières. Cette mainmise n’eût jamais été possible, à tel un point, sans l’affaiblissement national consécutif à l’occupation du territoire, à la disparition, sur les champs de bataille et dans les camps de concentration, de la fleur même du prolétariat démocratique. Ces spectacles désolants de division et de faiblesse, que nous pouvons observer à nos portes même, prennent une ampleur qui déconcerte les observateurs quand ils ont pour champ l’Extrême-Orient, plongé dans l’anarchie de l’occupation japonaise, d’abord, et ensuite dans les spasmes guerriers de conflits nationalistes, attisés là-bas également par la propagande stalinienne et les réactions du colonialisme. La force appelle la force ! Si le présent état de choses devait durer, l’humanité aurait le droit de désespérer. Toutefois, nous vivons une époque de transition dans laquelle les forces de paix seront en mesure de conquérir leur place. La condition essentielle à cette conquête réside dans la démocratie. Elle consiste, pour chaque nation, à éduquer activement ses citoyens, de telle façon qu’ils ressentent un besoin vital de coopération entre groupes nationaux et entre les nations elles-mêmes. C’est par des ententes internationales qu’il sera possible de transformer la course aux « superarmements » atomiques en compétitions de paix, basées sur le contrôle, la bonne volonté et la confiance réciproques. Il subsiste des courants puissants d’intérêts, nous ne l’ignorons pas, que de telles conceptions gênent. Celles-ci prendront cependant le dessus. Elles ont pour elles le consentement enthousiaste des peuples et une claire conception de l’intérêt que ces peuples accordent à leur survie immédiate. La course aux armements avec des bombes H serait une course au suicide de l’humanité. Non possumus. L’homme normal veut vivre ! Il ne court pas après son anéantissement, prévu, délibéré ; à échéance fixe. La course qui l’intéresse est une course vers la vie, vers la joie et vers le bonheur ! Il est fatal, ainsi, que l’humanité imposera « la paix atomique » à tous ses dirigeants. Jusqu’au dernier conflit, les théoriciens militaires ont soutenu que le but d’une guerre ne consiste nullement à anéantir une nation, comme telle, ni à l’effacer de la liste des vivants. L’objectif qu’ils se proposaient consistait à annihiler la « volonté de résistance », à faire ployer le genou à l’adversaire. Les guerriers d’autrefois disposaient d’une forme concrète pour symboliser cette annulation de la volonté d’autrui. Ils faisaient passer les vaincus sous le joug ! Dans une guerre menée à coups de bombes à hydrogène, on ne verra pas de jougs, pour la raison toute simple qu’il n’y aura plus de nation vivante ! Le vainqueur lui-même aurait reçu des coups tels qu’il se trouverait probablement dans une situation pire que s’il avait négocié une paix équivalant à sa reddition. Les anciens raisonnements stratégiques sont rayés de la discussion par l’énormité du pouvoir destructif des engins nouveaux. Pousser le monde dans cette voie, c’est annihiler d’avance tous mobiles de confiance. Or, les hommes ne peuvent pas vivre éternellement dans une nuit morale. Ils ont besoin de la lumière pour vivre. Une guerre atomique signifierait l’obscurcissement définitif ; autre non-sens ; second « non possumus ». Ces temps d’angoisse touchent à leur terme. Remercions le Dr Compton d’avoir osé le dire, malgré les défaitistes ; et à haute et intelligible voix.