« Double révolution technique », La Lutte syndicale (9 mars 1955)a

[fr] Le texte examine l’émergence de l’« automation » et de l’énergie nucléaire comme deux révolutions industrielles majeures. Le progrès technique est présenté à la fois comme une opportunité d’accroître la production et comme une menace pour l’emploi humain. L’auteur met en contraste l’enthousiasme patronal et l’inquiétude des ouvriers face à ces transformations, et salue le choix britannique de rendre publique l’exploitation pacifique de l’énergie atomique.

[de] Der Text untersucht das Aufkommen von Automation und Kernenergie als zwei große industrielle Revolutionen. Der technische Fortschritt wird sowohl als Chance zur Produktionssteigerung als auch als Bedrohung für menschliche Arbeit dargestellt. Der Autor kontrastiert die Begeisterung der Arbeitgeber mit der Sorge der Arbeiter und begrüßt die Entscheidung Großbritanniens, die friedliche Nutzung der Atomenergie öffentlich zu machen.

[it] Il testo analizza l’emergere dell’automazione e dell’energia nucleare come due importanti rivoluzioni industriali. Il progresso tecnico è visto sia come un’opportunità per aumentare la produzione, sia come una minaccia per il lavoro umano. L’autore contrappone l’ottimismo dei datori di lavoro all’inquietudine dei lavoratori e loda la scelta del Regno Unito di rendere pubblica l’adozione pacifica dell’energia atomica.

[en] The text explores the rise of automation and nuclear energy as two major industrial revolutions. Technical progress is seen both as an opportunity to increase production and as a threat to human employment. The author contrasts employers’ enthusiasm with workers’ concern and welcomes Britain’s decision to publicly embrace the peaceful use of atomic energy.

Nous avons eu l’occasion, il y a quelques mois, de présenter aux lecteurs de la Lutte syndicale le problème qui préoccupe le plus les travailleurs de l’autre côté de la mare aux harengs. Il s’agit de l’« automation ». C’est la question sensationnelle du jour ! Elle retient beaucoup plus l’attention des ouvriers américains que les prophéties qui réapparaissent dans les journaux, à dates presque fixes, sur les monstrueuses perspectives de la liquidation de l’humanité par les émanations radioactives de la bombe au cobalt.

« Automation » n’est pas un mot sinistre. Il a la teinte un peu neutre d’une machine d’acier. Ce terme désigne — faute d’un autre mieux approprié — une formule nouvelle du travail dans les usines américaines. Taylor avait apporté l’idée du boulot à la chaîne, autrement dit : taylorisé, minuté, chronométré. Ford innova cette pratique. Elle lui rapporta des millions. Ses concurrents suivirent.

La Chrysler et diverses grandes compagnies industrielles américaines tâtent aujourd’hui de « l’automation ». Ce vocable définit un système de production réalisé grâce à une machinerie entièrement automatique, dite électronique. Les machines usuelles sont censées remplacer la puissance musculaire de l’homme. Les machines électroniques se substituent à son cerveau.

Jusqu’en 1950, les mécaniciens d’une fabrique étaient — volens, non nolens — des gens impossibles à remplacer, puisqu’ils formaient le complément nécessaire des machines. Les machines étaient en mesure d’effectuer les opérations de fabrication les plus variées aussi longtemps que la matière solide dont elles étaient bâties ne souffrait pas d’usure ou d’accident mécanique. Toutefois, le réglage des opérations, et leur cadence, dépendaient du mécanicien. Seul un être humain était capable de « penser » des travaux confiés à une machine. Les stades intelligents du travail dépendaient de l’homme, instruit et préparé dans ce but, et non du « robot » que le mécanicien mettait en marche ou arrêtait à son gré.

Grâce à l’« automation », ce stade du travail de série est révolu. L’« automation » est une machine douée de perception sensorielle, donc d’intelligence ; elle meut d’autres machines, moins évoluées.

Dans une certaine mesure, elle remplace l’homme. Et partout, en présence de l’invention de la machine électronique, du moins, partout aux États-Unis — car c’est là seulement qu’il en fonctionne déjà — on se demande : « Sommes-nous à la veille d’une seconde révolution industrielle ? » Celle où la machine ne se contentera plus de suppléer à la force physique, mais où elle remplacera même le cerveau de l’homme ?

Walter Reuther, le leader syndicaliste américain, a dit récemment qu’avec l’essor de la production « presse-bouton », il faut envisager que, dans un avenir relativement proche, 200 000 travailleurs accompliront la besogne que l’on confie aujourd’hui à un million d’ouvriers.

Nous ignorons encore la direction que prendra l’impulsion ainsi donnée aux nouveaux procédés de fabrication. C’est le secret de l’avenir. Cette impulsion se conjuguera, pour l’accentuer, selon toute vraisemblance, avec le progrès que l’on enregistre dans la fabrication des machines-outils. Il existe déjà, dans la ville américaine de Détroit, une machine-outil aussi longue qu’un terrain de football. Sur cet engin à la chaîne, on produit cent blocs-moteurs en moins d’une heure. Un seul mécanicien suffit pour surveiller les 540 opérations de cette machine automatique.

Une machine-« automation » est utilisée, également, dans un atelier de radios, à Chicago. Il suffit, grâce à cet engin surprenant, de deux hommes pour assembler les pièces de mille postes. Ils effectuent ce travail en une journée. Auparavant, le même travail exigeait les soins et les efforts de 200 ouvriers.

Devant ces perspectives, le patronat témoigne d’un optimisme sans bornes. Les travailleurs américains ne sont pas du même avis. Ils tiennent à savoir où les mènera la machine « presse-bouton »…

Comme par un hasard voulu, ces graves questions se posent en l’« an 1 de l’ère atomique »… C’est ainsi que les Britanniques appellent, désormais, l’année qui s’ouvre depuis que leur gouvernement a annoncé son « plan décennal » de construction d’usines électriques mues par l’atome.

La Grande-Bretagne est, en effet, la première à rompre la conspiration du silence autour de l’emploi pacifique de l’énergie nucléaire. Elle dépensera plusieurs milliards de francs pour mettre en route, au vu et au su de chacun, cette révolution dans la production industrielle.

Au lieu d’employer du charbon pour faire marcher son équipement national, ses centrales électrothermiques — qui donnent la force motrice aux usines et aux chemins de fer — elle recourra presque entièrement, d’ici dix ans, à l’énergie atomique.

En 1965, la puissance des douze centrales prévues sera de deux millions de kilowattheures. L’économie réalisée grâce à cette transformation fondamentale équivaudra à cinq ou six millions de tonnes de charbon par an.

Comme elle le fit au xviiie et au xixe siècle, la Grande-Bretagne distance ses rivaux économiques, en se lançant à fond de train dans l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire.

C’est aussi une révolution dont les conséquences restent imprévisibles. Il n’est pas douteux qu’elles dépasseront cependant, de loin, les résultats attendus par l’« automation » américaine.