« La Conférence atomique de Genève », La Lutte syndicale. Organe officiel de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (24 août 1955)a
[fr] L’article revient sur la première Conférence internationale sur l’énergie atomique, organisée à Genève en août 1955, qui réunit des délégués de 72 pays. Pour la première fois, les grandes puissances, y compris l’URSS, partagent ouvertement leurs résultats en matière d’usages pacifiques de l’atome, permettant un débat scientifique mondial. Cette transparence est saluée comme un progrès considérable, susceptible de réduire les tensions de la guerre froide. Mais l’auteur rappelle que le véritable défi reste l’instauration d’un contrôle international de l’énergie nucléaire et la garantie qu’elle ne serve pas à renforcer l’armement. Citant Bertrand Russell et l’ultime avertissement d’Einstein, il conclut que seule une nouvelle manière de penser peut éviter que la puissance de l’atome ne mène l’humanité à la catastrophe.
[de] Der Artikel behandelt die erste Internationale Atomkonferenz, die im August 1955 in Genf stattfand und Delegierte aus 72 Ländern vereinte. Zum ersten Mal teilten die Großmächte, einschließlich der UdSSR, offen ihre Ergebnisse über die friedliche Nutzung der Atomenergie und ermöglichten so eine weltweite wissenschaftliche Debatte. Diese Transparenz wird als bedeutender Fortschritt gewürdigt, der die Spannungen des Kalten Krieges verringern könnte. Doch der Autor erinnert daran, dass die eigentliche Herausforderung in der Schaffung einer internationalen Kontrolle der Atomenergie und in der Garantie liegt, dass sie nicht zur Aufrüstung genutzt wird. Unter Berufung auf Bertrand Russell und Einsteins letztes Mahnwort schließt er, dass nur eine neue Denkweise verhindern könne, dass die Macht des Atoms die Menschheit in die Katastrophe führt.
[it] L’articolo tratta della prima Conferenza internazionale sull’energia atomica, tenutasi a Ginevra nell’agosto 1955, che riunì delegati di 72 paesi. Per la prima volta le grandi potenze, compresa l’URSS, condivisero apertamente i loro risultati sugli usi pacifici dell’atomo, permettendo un dibattito scientifico mondiale. Questa trasparenza è salutata come un progresso considerevole, capace di ridurre le tensioni della guerra fredda. Tuttavia, l’autore ricorda che la vera sfida resta l’istituzione di un controllo internazionale dell’energia nucleare e la garanzia che essa non serva al rafforzamento degli armamenti. Citando Bertrand Russell e l’ultimo ammonimento di Einstein, conclude che solo un nuovo modo di pensare potrà evitare che la potenza dell’atomo conduca l’umanità alla catastrofe.
[en] The article discusses the first International Conference on Atomic Energy, held in Geneva in August 1955, which brought together delegates from 72 countries. For the first time, the major powers, including the USSR, openly shared their results on the peaceful uses of the atom, enabling a global scientific debate. This transparency is hailed as a major step forward, potentially reducing Cold War tensions. Yet the author stresses that the real challenge remains the establishment of international control over nuclear energy and ensuring it is not used for military buildup. Citing Bertrand Russell and Einstein’s final warning, he concludes that only a new way of thinking can prevent atomic power from driving humanity to catastrophe.
Trois semaines s’étaient à peine écoulées depuis la fin de la conférence des Quatre Grands, que l’attention du monde entier était de nouveau concentrée sur ce qui se passait à Genève. Mais ce ne sont plus, cette fois-ci, des hommes d’État et des politiciens qui sont au premier plan de l’actualité, de même qu’il ne s’agit plus de problèmes aussi épineux que la réunification de l’Allemagne, le désarmement ou d’autres du même genre. Les quelques milliers de délégués et d’observateurs venus de 72 pays différents n’ont qu’une patrie commune : la science. Par le mandat reçu des Nations Unies, ils ont aussi un but commun : la recherche des moyens d’utiliser l’énergie atomique de façon pacifique pour la coopération internationale.
Cet objectif anticipe sur la solution du problème essentiel : l’institution d’un contrôle international de l’énergie atomique. Ce n’est, en effet, que l’application d’un tel contrôle qui pourra libérer l’humanité de l’angoisse paralysante qui l’étreint depuis le bombardement atomique de Hiroshima et de Nagasaki. Ce n’est toutefois que dans un monde définitivement et complètement pacifié que ce but pourra être atteint. On en est encore bien éloigné, en dépit des sourires prodigués sur la scène politique internationale depuis la conférence des Quatre Grands. La conférence atomique qui s’est déroulée récemment à Genève peut contribuer probablement d’une manière bien plus efficace à diminuer les tensions politiques entre l’Ouest et l’Est que la précédente conférence des hommes d’État, ne serait-ce qu’en montrant clairement aux peuples quelles sont les conséquences, pour toute l’humanité, de la découverte de nouvelles sources d’énergie. Jusqu’ici, ces questions étaient un mystère pour les profanes. Sans doute pouvait-on entendre et lire beaucoup de choses à ce sujet, mais c’était la plupart du temps un langage incompréhensible pour le commun des mortels. Au surplus, la science atomique étant annexée jusqu’il y a fort peu de temps par les stratèges militaires, il était bien difficile d’être au courant des progrès accomplis dans ce domaine.
On peut donc bien considérer que la conférence atomique de Genève a marqué une date importante dans l’histoire des recherches atomiques. Le seul fait déjà qu’elle ait pu être organisée avec la participation de toutes les puissances intéressées — l’Union soviétique elle-même y est représentée et n’a pas craint de révéler les résultats pratiques surprenants qu’elle a déjà atteints dans le cadre de l’exposition installée dans plusieurs salles du bâtiment de l’ONU — prouve que les États qui ont fait des progrès dans ce domaine n’ont plus de secrets les uns pour les autres — qu’ils soient en deçà ou au-delà du rideau de fer — pour autant qu’il ne s’agit, bien entendu, que de l’utilisation pacifique de l’énergie atomique. De ce point de vue, une discussion ouverte et franche est devenue possible. Et c’est déjà là un grand progrès ! Ces débats publics se déroulant dans une ambiance de bonne foi ne peuvent que créer l’impression que la science atomique doit s’orienter vers la coopération internationale la plus étroite pour atteindre les objectifs fixés. Cela présuppose, il est vrai, que soit d’emblée exclue toute idée d’utiliser les progrès accomplis pour le renforcement de la puissance militaire. Dans un monde armé jusqu’aux dents, c’est bien ce qui peut paraître, pour le moment, une utopie. Tous les États doivent cependant donner l’assurance que l’énergie atomique ne sert plus à augmenter la puissance de leurs armements militaires, ne laissant qu’accumulations de cadavres et de ruines à l’issue d’un conflit éventuel où il n’y aurait plus ni vainqueurs, ni vaincus. Les progrès accomplis grâce à l’utilisation pacifique de l’énergie atomique mettront, au contraire, à la disposition de l’humanité des moyens si prodigieux qu’elle pourra résoudre sans aucune peine tous les problèmes économiques et sociaux.
C’est une chance que l’humanité n’a encore jamais connue depuis qu’elle existe, grâce à laquelle les questions nationales les plus délicates perdent tout leur poids. Il ne peut nous être indifférent que les hommes de science se soient enfin rencontrés pour examiner ensemble les solutions à apporter aux problèmes que posent leurs recherches. Ils ont découvert la nouvelle énergie. C’est leur œuvre propre. C’est leur devoir de veiller en tout premier lieu qu’il n’en résulte pas une nouvelle catastrophe pour l’humanité qui serait d’ailleurs aussi la fin de toutes les sciences. Jusqu’à ce jour, les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki ont pesé lourdement sur leur conscience. Comme l’exprimait si bien le vieux philosophe anglais Bertrand Russell lorsqu’il disait : « Sous l’impression terrifiante produite par l’emploi des bombes A et H, le public en général en est venu à considérer les savants comme des marchands de mort subite, des créatures inhumaines portant de grosses lunettes, au large front, au crâne chauve, au corps chétif, que n’anime aucun sentiment humain et qui ne songent qu’à leurs découvertes. S’ils n’étaient pas aussi utiles pour la préparation à la guerre, les savants seraient de nouveau traqués et maltraités comme au Moyen Âge. En attendant, ils font office de bourreaux, mais ils sont détestés. » Empressons-nous d’ajouter, à leur décharge, que les avertissements les plus solennels de savants éminents n’ont pas manqué. La plus pressante et la plus impressionnante de ces exhortations est bien celle d’Einstein à son lit de mort : « La puissance déchaînée de l’atome, a-t-il dit, a tout bouleversé, sauf notre façon de penser, et nous glissons vers la pire des catastrophes. Si l’humanité veut survivre, une nouvelle manière de penser est indispensable. Éloigner la menace qui pèse sur l’humanité est devenu le problème le plus urgent de ce temps. »
Bien que les tâches fixées à la dernière conférence de Genève soient bien délimitées, il n’est pas possible que ses participants restent insensibles à l’avertissement d’Einstein, auquel M. Petitpierre, président de la Confédération, a fait opportunément allusion dans son discours d’ouverture. Dans tous les cas, ils peuvent contribuer très efficacement à préparer la voie à ces nouvelles conceptions de vie qu’Einstein jugeait indispensables. De ce simple point de vue, ce serait déjà — dix ans après Hiroshima et Nagasaki — un bien grand succès et non pas seulement sur le vaste terrain de la science, mais pour l’humanité tout entière.