« La peur du trop connu », La Lutte syndicale. Organe officiel de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (19 octobre 1955)a

[fr] À partir des débats de la conférence de Genève sur l’énergie atomique, l’article souligne les incertitudes scientifiques entourant la fusion thermonucléaire, aux potentialités énergétiques immenses mais encore inaccessibles techniquement. Il met en garde contre les risques liés aux déchets radioactifs et le coût élevé de leur gestion, affirmant la nécessité d’un contrôle public. L’auteur insiste sur la responsabilité collective pour éviter que l’ère atomique ne reproduise, à plus grande échelle, les abus du capitalisme industriel naissant.

[de] Ausgehend von den Debatten der Genfer Atomkonferenz hebt der Artikel die wissenschaftlichen Unsicherheiten im Zusammenhang mit der Kernfusion hervor, deren energetisches Potenzial enorm, technisch jedoch noch unzugänglich ist. Er warnt vor den Risiken radioaktiver Abfälle und den hohen Kosten ihrer Entsorgung und betont die Notwendigkeit öffentlicher Kontrolle. Der Autor unterstreicht die kollektive Verantwortung, damit das Atomzeitalter nicht in noch größerem Maßstab die Missstände des frühen Industriekapitalismus wiederholt.

[it] A partire dai dibattiti della conferenza di Ginevra sull’energia atomica, l’articolo sottolinea le incertezze scientifiche che circondano la fusione termonucleare, dalle potenzialità energetiche immense ma ancora tecnicamente inaccessibili. Mette in guardia contro i rischi legati ai rifiuti radioattivi e ai costi elevati della loro gestione, affermando la necessità di un controllo pubblico. L’autore insiste sulla responsabilità collettiva per evitare che l’era atomica riproduca, su scala più ampia, gli abusi del capitalismo industriale nascente.

[en] Drawing on the debates of the Geneva Conference on Atomic Energy, the article highlights the scientific uncertainties surrounding thermonuclear fusion, with its immense energy potential but still inaccessible technology. It warns of the risks posed by radioactive waste and the high costs of its management, stressing the need for public oversight. The author insists on collective responsibility to prevent the atomic age from repeating, on an even larger scale, the abuses of early industrial capitalism.

En rentrant de Genève où ils avaient assisté aux séances de la conférence pour l’utilisation de l’énergie atomique (8 au 20 août 1955), des participants, qui n’étaient toutefois ni des experts, ni des savants, ont manifesté une crainte unanime : l’ère nouvelle est à nos portes, mais où nous mène-t-elle ? Personne n’en sait rien ! Il y a quelques jours, le grand ordonnateur de l’industrie atomique américaine, M. Lewis L. Strauss, s’est posé une question identique, à propos de la domestication à l’usage industriel des réacteurs thermonucléaires. Sa réponse est adroite. C’est un peu celle du Normand : « Peut-être ben que oui, peut-être ben que non ! » Personne ne sait si l’énergie nouvelle entrera sous peu dans les usages industriels, comme force électrique et de chauffage. Problème mal élucidé, pour l’instant. La réponse viendra d’ici une vingtaine d’années, ou peut-être dans mille ans ! On ne peut rien certifier. Le domaine de l’infinitésimal, dans lequel les explorateurs de l’atome s’avancent presque à l’aveuglette, ne permet pas des prévisions nettes, ni des affirmations catégoriques. Il est pareil à l’antre du Crétois. Nous sommes en face d’un dédale compliqué et plein d’obstacles. Une hypothèse raisonnable est que l’échec ou le succès sera acquis, dans un délai malaisé à fixer. Au début d’octobre 1955, M. Strauss a confirmé les déclarations de savants, disant que l’état des découvertes actuelles ne répond plus à aucune des expérimentations faites avec l’uranium, dans un passé récent. Au vu des découvertes les plus neuves, il a été nécessaire de refaire l’examen des théories fondamentales, d’en formuler d’autres et d’employer des méthodes mathématiques inédites pour les vérifier. Le professeur Spitzer, qui dirige les travaux de recherches à l’Université de Princeton, ajoute : « Pour autant que des investigations aient été profondément poussées en ce domaine, les plus grandes réserves d’énergie nucléaire existent dans les noyaux des atomes de l’hydrogène recelés par l’eau des océans. Les profondeurs solaires et stellaires en contiennent également des quantités immenses, sous forme combinée d’hélium. La combinaison ou fusion des “noyaux de lumière” est ce qu’on appelle la “combustion thermonucléaire”. Elle comporte aussi des réserves d’énergie titanesques. » Mais comment, avec quels appareils capter des puissances d’énergie qui se libèrent en rayonnant une chaleur qui se compte par millions de degrés ? Aucune machine, dans l’état actuel de la technique, ne résiste à de pareils échauffements. On a pu lire, à propos des travaux, des films et des conférences présentés à Genève — et des entretiens qui furent alors accordés aux journalistes par les savants venus à l’avant-scène de ce forum international — que « la peur de l’inconnu émanait ces jours-là, à Genève, même des explications scientifiques les plus techniques ». Le courage des chercheurs, leurs assurances morales n’ont pas manqué d’être justement soulignés. À côté de ces hommes désintéressés, il en fut d’autres dont le moteur essentiel était l’appât de gains nouveaux. On a vu, à Genève, des experts économiques venus de tous les pays. Ils voulaient, à tout prix, faire des affaires avec l’uranium et les isotopes fournis par Zoé ! (Surnom donné au premier fourneau à pile atomique, installé à Châtillon, près de Paris.) Vue avec quelque recul, la réunion scientifique genevoise se dessine comme une anticipation à la Jules Verne. On ne sait plus très exactement où se fixent les limites de la réalité et celles de l’imaginaire. L’invraisemblance se transforme et se matérialise, sous nos yeux. L’alchimiste manie ses éprouvettes. Il nous assure que le stade de la fission (c’est-à-dire de la rupture du noyau de l’atome) est dépassé par une autre opération, qui est celle de la fusion de l’hydrogène. Les quantités d’énergie créées par la fusion sont des millions de fois plus grandes que celles produites par la fission. Or, nous savons que les résultats obtenus par fission étaient prodigieux. En supposant la fission d’un kilogramme d’uranium, on dégagerait autant de chaleur qu’en produiraient trois millions de tonnes de charbon. Parmi les problèmes pratiques intéressant le monde industriel et les travailleurs, et se trouvant intimement liés à toutes ces trouvailles, on souligne surtout celui de l’élimination des déchets nocifs dus à la fabrication d’isotopes. Si l’on se souvient que les installations de protection d’un tel réacteur coûtent presque dix fois plus que l’appareil lui-même, on comprend combien il est nécessaire que la collectivité intervienne et s’assure que cette protection ne sera pas illusoire. On a fait des lois contre la pollution des rivières par les déchets du chlore que rejettent les fabriques de pâte à papier. On ne comprendrait guère que les populations ne bénéficient pas d’une protection semblable, au voisinage d’usines atomiques. Le contrôle public va de soi. Les virtualités de l’énergie nucléaire peuvent aussi bien libérer l’humanité que la détruire. Or, les hommes de notre temps ont une connaissance suffisante des abus qui se commettent, quand une chose est nouvelle, encore mal connue et mal expérimentée, et qu’elle se trouve placée sous l’unique responsabilité de petits groupes d’exploitants privés. L’histoire des premiers âges de l’ère industrielle abonde en exemples du genre. À l’occasion du 75e anniversaire de la date de fondation de l’Union syndicale suisse, notre journal, par la plume d’Émile Giroud, en évoquait quelques-uns : ils forment des pages sombres dans l’histoire industrielle de notre pays. L’ère atomique pourrait connaitre des abus plus graves encore, si la collectivité et les gouvernements qu’elle se donne n’intervenaient pour empêcher ces catastrophes futures, à côté de quoi les excès du capitalisme, dans sa première enfance, ne furent que bagatelles. On prédit que, dans vingt ans, ou dans mille, l’énergie nucléaire sera d’un usage domestique courant. Au fait, et pour être tout à fait précis, nous n’en savons rien, car l’évolution des techniques subit des vertiges et des éclipses. Ce n’est pas cet avenir incertain qui nous effraie, mais la répétition monotone des abus du passé.